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Gazette de Paris

Le Figaro – Jeudi 13 juin 1867

Si dans la soirée d’hier, au Théâtre des Variétés, un spéculateur intelligent avait établi un tourniquet à l’entrée du côté droit du balcon, il aurait réalisé une recette considérable en prenant un franc par tête de curieux qui plongeait des regards dans la loge occupée par le comte de Bismark. Le célèbre ministre avait beau se cacher dans le coin le plus reculé de l’avant-scène, la curiosité publique savait le découvrir derrière les plis du velours rouge qui garnit l’avant-scène impériale.

J’étais dans les entr’actes au milieu de cette foule qui se pressait, du côté opposé ; à celui occupé par le comte de Bismark, et j’ai vu de braves gens attendre dix minutes dans d’espoir d’apercevoir le bout du nez du ministre des affaires étrangères du roi de Prusse.

Aussitôt que M. de Bismark se décidait à quitter son coin réservé et à montrer son profil, on entendait des exclamations dans ce genre :

– Oh ! Ah ! C’est lui !... Il a une bonne tête !... Il n’a pas l’air méchant !...

Ce qui semblait le plus frapper la foule c’est que M. de Bismark n’avait pas l’air méchant. On s’était généralement figuré en France que l’illustre homme d’Etat avait une figure d’ogre et qu’il mangeait deux ou trois Hanovriens sur un morceau de pain à son déjeuner. M. de Bismark a donc bien fait de se montrer aux Parisiens, mais je regrette toujours de n’avoir pas mis un tourniquet à l’entrée du balcon.

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Quand l’idée de cette spéculation aussi inconvenante que fructueuse a germé dans mon esprit, il était trop tard pour la mettre à exécution, et mon remords est d’autant plus grand que la fortune m’aurait permis bien des fantaisies. Ainsi, en y mettant le prix, j’aurais pu obtenir de la Sublime Porte l’autorisation de porter pendant deux ou trois mois le titre de roi d’Egyte, comme l’ex-gouverneur général Ismaïl-Pacha qui vogue en ce moment vers la France, emportant la couronne des Pharaons dans sa malle.

On a beau être détaché des grandeurs d’ici bas, il arrive toujours un moment où l’on ne serait pas fâché d’ajouter à son nom le titre de souverain d’Egypte, ne fut-ce que pour la durée de l’Exposition universelle. Ainsi il me serait particulièrement doux de tenir, pendant quelques mois, un sceptre quelconque dans mes augustes mains. Le premier usage que je ferais de mon pouvoir serait de prendre un congé que l’administration de ce journal n’oserait pas refuser à un vice-roi d’Egypte, mais qu’un simple rédacteur bourgeois n’obtiendrait pas facilement.

Que voudriez-vous répondre à un chroniqueur qui vous enverrait, au lieu d’un, article, un billet conçu en ces termes

« Impossible de faire ma causerie ! Les affaires d’Etat m’ont retenu toute la nuit à la Maison Dorée.

 » Bien à vous,

 » Albert Wolff, successeur des Pharaons. »

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Hélas ! trois fois hélas ! ma modeste position de fortune ne me permet pas ce luxe dont le vice-roi d’Egypte peut s’entourer en payant un supplément de tribut à la Porte, et il ne faut pas espérer se procurer quelques dignités à crédit. Les affaires de ce genre, me dit-on, se traitent toutes au comptant et je ne pense pas que le ministre turc des finances accueillerait favorablement une demande que je formulerais en ces termes :

« Monsieur,

 » Désirant prendre le titre de successeur des Pharaons jusqu’à la clôture définitive de l’Exposition, j’ai l’honneur de vous demander ce que me coûterait la réalisation de ce doux rêve. J’espère que vous me ferez les prix d’artiste.

 » Un mot encore, monsieur le ministre. Tous les objets sont tellement augmentés en ce moment, que le numéraire devient de plus en plus rare. Cependant, si te titre de successeur des Pharaon ne dépassait pas cinquante louis, je ne reculerais pas devant cette dépense, que je solderais en billets de cinq francs, payables de trois mois en trois mois à la caisse du Figaro.

 » En attendant votre réponse, j’ai, monsieur le ministre, l’honneur de vous présenter mes respects et d’affirmer une fois de plus qu’Allah est grand et que vous êtes son prophète.

 » Si cette petite flatterie pouvait vous décidera à me diminuer encore cinq pour cent sur le prix fort, rien ne manquerait à mon bonheur.

 » Votre tout dévoué fellah,

 » Albert Wolff. »

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A cette lettre, je n’en doute point, la Porte ne ferait pas la moindre réponse, car pas de vice-royauté sans argent.

Ah ! que je déplore de ne pas avoir établi mon tourniquet aux Variétés pour faire voir l’illustre comte de Bismark !

Le ministre prussien s’est, d’ailleurs, amusé beaucoup ; il a, à plusieurs reprises, applaudi Hortense Schneider ainsi que les trois insensés commandés par le général Boum. Après le deuxième acte, M. de Bismark a quitté le spectacle ; sur le seuil du théâtre, il a allumé un cigare et est rentré à pied en flânant tout le long des boulevards. Au coin de la rue Richelieu, le ministre a été arrêté par un inconnu qui s’est approché de Son Excellence, en lui disant :

– Pardon, monsieur, voudriez-vous me permettre d’allumer ma cigarette ?

Le comte de Bismark a tendu son cigare à ce passant indiscret, puis a continué sa promenade. Je l’ai perdu de vue à la Librairie nouvelle, que je considère comme l’extrême lisière de mes Etats.

Donc, je ne pourrais suivre le ministre prussien au delà de la rue de Grammont, sans compromettre l’équilibre européen.

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Depuis que les Empereurs, rois et ministres défilent au théâtre des Variétés, une transformation complète s’est opérée dans les allures du maestro Jacques Offenbach, qui a le privilège d’égayer les hommes d’Etat.

A force de voir des têtes couronnées et des Excellences célèbres dans l’vant-scène de son théâtre, le compositeur de la Belle Hélène se figure qu’il n’est pas étranger au mouvement européen. Il prend un petit air de diplomate qui ne lui va pas mal du tout, et dit volontiers à ses intimes :

– Il reste encore bien des questions à résoudre, mais nous arrangerons tout ça !

Avant-hier soir, en rencontrant le maestro sur le boulevard :

– Eh bien ! lui dis-je, où en est votre Robinson Crusoë ?

– Nous répétons en ce moment la deuxième circulaire, m’a répondu le musicien.

Puis, tout en arpentant le bitume, il m’a exposé son système politique panaché de musique ; il s’est à peu près exprimé dans ces termes :

– Il faut assurer la paix de l’Europe. Après la représentation de Robinson, je convoquerai un Congrès à Etretat pour régler définitivement la question d’Orient... J’espère qu’une bonne reprise de la Belle-Hélène hâtera cette heureuse solution Qu’est-ce que je demande, sinon la paix européenne ? Tous mes efforts seront tendus vers ce seul but, et la mise en scène de mon Panurge de la Porte-Saint-Martin... Quant à la question allemande, réservons-la pour le moment.

– Je veux bien la réserver, lui répondis-je.

– Très bien, fit Jacques Offenbach, je vois que nous nous entendons la paix universelle est assurée.

Et il s’éloigna...

J’avoue que j’étais tout ému en voyant l’illustre musicien qui tient les destinées de l’Europe dans ses mains, se à mêler à la société barriolée qui encombrait les boulevards.

Le talent uni à la modestie ! Qu’y a-t-il de plus beau sous le soleil ?

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Les fêtes se succèdent dans Paris :

Bals, fleurs, musique et illuminations aux quatre coins de la ville.

Les journaux sérieux annoncent que dans la soirée de vendredi dernier, les prisonniers de Clichy se sont réunis en un banquet pour célébrer l’heureuse issue de l’attentat contre le Czar. Après le dîner, la grande cour a été illuminée comme par enchantement.

Les détenus avaient eu un instant l’idée d’inviter quelques souverains étrangers à leur petite fête !

Ils n’ont pas osé.

Albert Wolff.

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