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Bloc-Notes Parisien

Le Gaulois – Samedi 1er octobre 1887

Affiches jaunes

Sur des affiches jaunes qui ne sont pas, hélas ! des affiches de spectacle, on peut lire en ce moment, le nom d’Offenbach.

Il s’agit de la vente prochaine, aux enchères, de meubles, d’objets d’art, de vitrine provenant de la succession de M. et de Mme Jacques Offenbach. Hélas ! oui, tous deux sont morts. On le savait depuis longtemps. Mais il semble qu’ils les quittent de nouveau, à tous ceux qui furent les amis de leur foyer, quand on voit disparaître et s’éparpiller, au coup de marteau du commissaire-priseur, ces témoins familiers, ces petits dieux lares, en quelque sorte, de la maison Offenbach.

A Paris, d’abord rue Laffitte, aux années de la jeunesse, de la fortune, enfin vaincue, et de la gloire à chaque opérette nouvelle grandissante et puis, au numéro 8 du boulevard des Capucines, dans l’appartement d’une somptuosité relative, où mourut le charmeur dont le monde entier a redit les refrains, c’était toujours la même vie de travail, de famille, d’amitié. L’auteur d’Orphée aux Enfers et des Contes d’Hoffmann avait fait deux pars de sa vie l’une, pour le dehors, existence de boulevardier, avec déjeuner quotidien au café ; existence d’homme de théâtre, au milieu des collaborateurs, des décorateurs, des comédiens et des comédiennes.

Puis, dans l’après-midi, quand avait sonné l’heure de la rentrée du maître chez lui, c’était un patriarche, attendu de sa femme et de ses quatre filles, choyé par elles, qui s’enveloppait dans sa robe de chambre, s’étendait dans son grand fauteuil, embrassant, embrassé, et puis, tout en causant, improvisait ces pages délicieuses ou folles qui semblaient couler d’une plume inépuisable.

Que de fois n’a-t-on pas redit, dans les chroiques, les fameux vendredis d’Offenbach, institués au cinquième étage de la rue Laffitte, dîners et soirées inttmes [1], dont l’amitié, l’esprit, la jeunesse et la beauté faisaient les frais. On dansait, on chantait, on riait, et Offenbach orchestrait ses partitions au milieu du tumulte. Puis, il y avait les grands jours, les bal masqués, costumés, avec soupers par petites tables, où Offenbach dansait comme un simple mortel. Il y avait les grands concerts de mirlitons, où il faisait sa partie ; il y eut les représentations parodiées de Guillaume Tell, de Faust, du Trouvere, avec des protagonistes qui s’appelaient Adrien Decourcelles, Edmond About, Albéric Second, Gustave Doré. Je ne veux pas citer d’autres noms, de peur de me heurter à trop de cadavres.

La belle et bonne madame J. Offenbach, qui avait eu la douleur de survivre à son mari bien-aimé et à son fils Auguste, le filleul du duc de Morny, s’éteignit à son tour dans son appartement de la rue Mogador prolongée, où, du moins, avant de fermer les yeux, elle avait eu la consolation de bien marier la dernière de ses chères filles. Ce fut le dernier rayon de soleil qu’on vit luire sur cette famille jadis si joyeuse, qui a compté tant d’amis parmi les écrivains, les peintres, les artistes de ce temps-ci et qui en méritait, s’il est possible, encore davantage.

Offenbach mourut en 188o. La veille de sa mort, il écrivait un morceau pour le Cabaret des Lilas, une opérette destinée aux Variétés, où Théo devait chanter le principal rôle. Le libretto était de notre collaborateur, M. Raoul Toché, qui avait précédemment, avec M. Ernest Blum, écrit pour le maestro le livret de Belle Lurette, le dernier succès d’Offenbach vivant, puisque le laurier des Contes d’Hoffmann n’ombragea que sa tombe.

Sans doute les enfants d’Offenbach conservent avec un respectueux amour son piano, le piano enchanté, à côté duquel il griffonnait, sur une petite table chargée de papier à musique, les mélodies qui naissaient sous ses doigts inspirés. Je ne doute point aussi qu’on n’ait pas voulu se séparer du joli portrait du maestro représenté par son ami Détaille dans le costume de garde champêtre, qu’il portait à l’un de ses bals costumés de la rue Laffitte.

Detaille, un des plus fidèles jusqu’à la dernière heure, et fidèle au fils comme il l’avait été au père, improvisait ses dessins comme Jacques improvisait sa musique, et il laissait à ses amis les croquis qu’il avait jetés sur un bout de papier, en causant avec eux. Quelques-uns de ces dessins sont particulièrement touchants, si l’on songe que le peintre les fit au chevet du jeune Auguste Offenbach moribond, auquel il consacrait toutes ses soirées.

Il y a tout de même de braves cœurs parmi tes artistes !

TOUT-PARIS

[1Sic.

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