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Bouffes-Parisiens

Le Figaro – Vendredi 5 novembre 1875

Première représentation de la Créole, paroles de M. Albert Millaud, musique de M. Jacques Qffenbach.

Le sujet de la Créole est un écheveau emmêlé de scènes et de situations noué à chaque bout par un quiproquo au mariage. Cette définition, compliquée en apparence seulement, peut être en quelques mots ramenée à son expression la plus simple. Le capitaine de vaisseau Adhémar de Feuilles-mortes est resté garçon, sans perdre de vue un seul jour l’idée fixe de perpétuer sa race et le nom de ses aïeux. Cela pourrait impliquer contradiction dans un autre esprit que le sien ; mais voici ce que le capitaine a imaginé pour faire souche de Feuilles-mortes sans renoncer pourtant à sa douce et stérile liberté de célibataire. Il a sous la main une pupille en état d’être pourvue, et il a mandé en toute hâte auprès de lui un coquin de neveu qui porte son nom. Malheureusement, à l’arrivée de ce neveu très impatiemment attendu, il lui reste une heure à peine pour signer au contrat et bénir les époux. Au troisième coup de canon, il doit quitter le port de Brest à destination de la Guadeloupe. L’ordre est formel et l’amiral, son supérieur, est inflexible. Mais ce n’est là qu’un contre-temps accidentel : il y a un autre obstacle à l’union dont le bouillant capitaine a arrêté d’avance jusqu’aux dernières formalités en se passant du consentement des futurs. Si son neveu, qui aime toutes les femmes, est prêt à épouser, les yeux fermés, celle-ci, celle-là, ou cette autre, le cœur novice de sa pupille Antoinette a fait un choix, et ce choix n’est point tombé sur le dernier des Feuilles-mortes. Le rival de René est son ami de collège Frontignac, un petit avocat de province, qui en est à sa première affaire comme à son premier amour.

Il faudrait expliquer tout cela au commandant, qui ne veut rien entendre. D’ailleurs, l’amiral vient de l’embarquer de force, au troisième coup de canon. L’oncle Adhémar n’a que le temps d’écrire à son neveu, en lui ordonnant de passer outre au mariage en son absence. Témoin attendri des amours d’Antoinette et de Frontignac, René ne change rien à cet ordre formel… que le mari.

C’est au lendemain de cette union à la fausse lettre, que la pupille et l’avocat ont appris la substitution de personne, le chassé-croisé matrimonial exécuté par le généreux mensonge de René. « Qui vivra verra ! » dit celui-ci ; et, en effet, n’ont-ils, pas du temps devant eux et l’Océan entre leur supercherie et la terrible colère du marin ? Quand, tout-à-coup, la porte du salon s’ouvre avec fracas pour la surprise… Ce retour imprévu de l’oncle Adhémar – que chacun dans la salle prévoyait – noue le premier imbroglio de la pièce. René et Antoinette doivent jouer, sous les yeux d’un témoin exigeant, pour être satisfait, et à la grande mortification du Frontignac, la comédie de l’amour dans le mariage. Ce n’est point tout en vérité. Le capitaine qui, sur l’article dès pupilles, a la passion d’un collectionneur, ramène de la Guadeloupe une jeune et belle orpheline que lui a léguée un planteur de ses amis, la créole Cora. Ici commence le deuxième imbroglio, qui est le second nœud de cet écheveau dramatique. Adhémar, après avoir caressé à bord la folie d’un amour d’arrière-saison, a arrêté, dans sa sagesse l’union de Cora et de Frontignac ; et, comme il est très pressé de reprendre la mer, il leur donne un quart d’heure pour se plaire mutuellement. Serrez à présent plus fortement encore la ganse de l’écheveau au moyen de la passion jalouse de Cora qui retrouve dans René un amant qu’elle croyait avoir définitivement perdu, et vous embrasserez, dans ce vis-à-vis d’amoureux dépareillés, la situation sur laquelle pivote le comique des trois actes de la Créole.

Une pièce est finie dès qu’elle a atteint ce point d’intensité hors duquel l’action ne peut plus que décroître. Tout convergeait au dénouement à la fin du second acte ; c’était le moment de l’explication attendue et qui va rendre à chacun des quatre amoureux le choix de ses libres préférences.

L’auteur a cru devoir couper en deux ce dénouement en y jetant au travers l’incident d’un troisième acte ; après les développements un peu traînants du premier acte de la Créole, c’était s’exposer, sans dédommagement d’aucune sorte, a énerver le plaisir du public en l’égarant sur de yéritables hors-d’œuvre scéniques. M. Albert Millaud a bénéficié en fin de compte du proverbe qui dit : Plus heureux que sage ! Resté sous l’impression on ne peut plus favorable d’un second acte qui l’avait beaucoup amusé, le public n’a point voulu s’apercevoir qu’on lui ménageait les confitures en lui allongeant le pain dans les trois actes de la Créole : l’illusion du succès aidant, il a fini par croire qu’il avait mordu avec le même plaisir au dessus et au dessous de sa tartine.

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La partition écrite par M. Jacques Offenbach sur ce fonds léger d’opéra bouffon, a la verve spirituelle, l’abondance et la fraîcheur des motifs piquants, facilement venus, faciles à retenir, qui constituent la manière vive, aimable, enjouée d’un infatigable improvisateur musicien. J’entends ce mot, improvisateur, dans la bonne acception du mot.

Il y a des hommes – peintres, écrivains, musiciens – dont l’originalité, la marque du talent consiste précisément à ne faire bien qu’à la condition de faire vite. Le « faire mieux » peut leur être un obstacle. La faculté de créer est chez eux semblable à la cire fondante qui doit recevoir une empreinte définitive dans la minute où elle coule sous le cachet qui la fixe. Si nous prenons l’artiste et l’image de plus haut, c’est la lave de bronze se figeant dans le moule de la statue. Il existe, il a toujours existé des musiciens ciseleurs et des musiciens fondeurs, ceux qui trouvent tout de suite, avec l’idée, la forme définitive qui en harmonise les justes proportions, et ceux qui, cherchant avec lenteur et se contentant difficilement, s’y reprennent à plusieurs fois avant de se décider. C’est ce dernier coup de ciseau qui, fatiguant le marbre fera jaillir l’étincelle dans laquelle est enfermée l’âme de leur Galathée.

Le compositeur de la Créole est un fondeur et un pondeur : l’idée, le moule, le rhythme, tout cela est le premier jet de l’improvisation. L’improvisation, a ses bonheurs et ses accidents, – sans cela elle ne serait pas l’improvisation ; comme la source où trempe la cruche, il lui arrive de mêler parfois un peu de vase à son cristal ; mais, comme la source, elle se renouvelle sous la main qui semblerait devoir la tarir. Prenez la vase d’un compositeur-improvisateur ; c’est à cette condition, mais à cette condition seulement, que, sur cette vase, finira par surnager le flot clair de son inspiration toujours en mouvement.

Le « flot clair » abonde dans la partition de la Créole, et ce flot babille et court sans tarir à travers les situations de l’ouvrage, formant en foule des circuits rapides qui remplissent l’oreille en l’égayant. Tout d’abord, c’est le trait des premiers violons de l’ouverture, qui jasera, au 3e acte, sous les voix d’un très agréable quatuor. On a applaudi, au premier acte, les couplets gracieusement enfantins, dits avec une innocence futée par la pupille du commandant, et dont le refrain est : Pas davantage ! Je n’aime pas beaucoup, le rondo cavalier, dans lequel René fait à son oncle la description de ses voyages amoureux, et moins encore la romance en style parodié : Ne laisse pas tomber les feuilles mortes ! Mais le final de cet acte est bien traité au point de vue de la scène, et les couplets chantés par mademoiselle Van Ghell : C’est moi, qui,suis les grands parents ! très finement accompagnés par les instruments à cordes, ont déjà déplié l’aile d’une grande popularité de salon.

Il faut citer à la file, sans presque faire de choix, romances, chansons duos, ensembles qui se succèdent dans ce deuxième acte. Le musicien les a enlevés de verve. Ce sont d’abord les couplets de l’entrée de Judic, d’autres couplets à deux voix (je ne dis point un duo, puisque René et Cora enlacent seulement au refrain leurs cœurs, et leurs voix), d’autres couplets encore de cette enragée et charmante créole, qui geint comme une colombe et griffe comme une chatte.

Le final très développé de ce deuxième acte en est la page très importante ; deux morceaux, qu’on a beaucoup applaudis et redemandés, s’en détachent. Ils feront fortune c’est le duo de la poularde, chanté par les deux notaires et repris en chœur au refrain ; ce sont, dans une gamme très habilement opposée, la chanson nègre dite par Judic. Impossible de douter du grand succès de la soirée, après l’effet produit par la couleur de cette bamboula et les finesses exquises de son exécution.

Le troisième acte est chargé de beaucoup de musique ; mais, pour cette fois, il y a un choix à faire, et, assurément, je suis tenté d’y mettre plus de discrétion et de réserve que n’en a apporté le public, qui, lui, a tout pris. Je me contente, pour ma petite part, du quatuor vocal posé sur le premier mouvement de l’ouverture et de la chanson de matelot, en forme de ronde, dans laquelle Cora, émancipée plus que de raison, jette, comme un voile séraphique, le charme du sous-entendu sur les crudités de la gaudriole.

L’exécution de la Créole, un peu indécise peut-être dans la longue exposition du premier acte, s’est échauffée peu à peu au contact des dispositions bienveillantes des spectateurs. A la répétition générale, il y avait de l’incertitude parmi les acteurs qui essayaient avec quelque timidité les effets de leurs rôles. Ils se sont rassurés et enhardis à la représentation ; ils ont, comme on dit, battu le briquet sur des mots et des intentions comiques qui semblaient s’obstiner à ne point vouloir partir !

Le succès de Madame Judic a été très grand dans ce rôle de la créole qu’elle joue et qu’elle chante fort bien, mais dans lequel le costumier l’a indignement et – ce qui est pis – disgracieusement fagotée. Et puis quel anachronisme, quel solécisme de race de bistrer le teint de la créole. Une créole, mais c’est l’antithèse d’une quarteronne ! M. Offenbach a seul le droit de remplacer une blanche par une noire… et un soupir. Faire couler du sang noir dans les veines azurées d’une blanche, en dépit des bouleversements de la politique, cela n’est pas, cela ne peut pas être !

Mademoiselle Van-Ghell a chanté avec beaucoup de finesse ses premiers couplets : C’est moi qui suis les grands parents ! Elle s’est mise, non sans aisance ni bonne grâce, dans le pourpoint et dans les chausses de Madame Peschard. Une toute petite pensionnaire, – et je me hâte d’ajouter du Conservatoire – Mademoiselle Couturier, a été très vivement encouragée après l’exécution de ses couplets, qu’on lui a redemandés. Daubray est amusant sous les panaches extravagants du capitaine : il faut lui donner le temps de le devenir davantage. Cooper débutait, à ce théâtre dans le petit rôle de Frontignac ; il y a réussi. Le nom des auteurs a été salué d’unanimes applaudissements.

Bénédict.

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