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Chronique musicale

Le Figaro – Vendredi 9 octobre 1868

VARIÉTÉS – LA PÉRICHOLE

Les auteurs de la Périchole se seraient inspirés d’une nouvelle due à la plume délicate et ferme d’un écrivain qui a buriné, en peu de pages, une série de petits bijoux littéraires. L’œuvre imitée ou, pour parler plus exactement, parodiée, ne se trouvant point dans le Mérimée en huit volumes, je ne puis répondre de l’origine donnée à l’opérette bouffe de MM. Henry Meilhac et Ludovic Halévy. Un vieil amateur de théâtres m’affirme, de son côté, que l’aventure du chanteur Piquilo et de sa Périchole est en tout point l’histoire de deux héros d’opéra-comique, mariés, en 1803, dans des conditions absolument semblables. La pièce, mise en musique par un compositeur populaire, aujourd’hui oublié et à peu près inconnu, Dalayrac, se nommait Gulistan ou le Hulla de Samarcande.

Nous sommes au Pérou, en pleine civilisation, en pleine puissance espagnole. Le vice-roi, courant les aventures à la brune, a rencontré la Périchole dormant sur le pavé, le cœur plein d’amour mais l’estomac vide. Pour l’installer dans son palais en qualité de favorite, don Andrès agit comme le fera plus tard Louis XV pour présenter la Du Barry à la cour. Il marie la chanteuse des rues. Est-il besoin de vous apprendre que c’est à l’amant de la Périchole, et qu’ils sont infidèles l’un à l’autre en se prenant légitimement pour mari et femme ? Voilà le premier acte. La pièce est finie à la signature du contrat. Voulant pousser jusqu’au second acte cette plaisanterie qui, dans sa dernière partie, n’a pas semblé être du goût des spectateurs, MM. Meilhac et Halévy ont parodié les situations dramatiques de la Favorite. On se souvient que la Grande Duchesse, après un premier acte très amusant et fort applaudi, se heurta vers le dénoûment contre la mauvaise humeur d’un public vivement désappointé. Il faut attendre. Le théâtre est sujet aux voltes-faces. La Périchole aura, espérons-le, son lendemain, comme la Grande-Duchesse. C’est, en pareil désarroi, l’affaire d’habiles coupeurs. Elles sont faites – ou on les fera.

Les vivacités rythmiques qui distinguent la manière de M. Jacques Offenbach ont été extrêmement goûtées au premier acte de l’ouvrage. Je citerai l’introduction, les couplets du vice-roi, qu’on a fait bisser, les deux chansons de Piquillo et de sa maitresse (la première surtout), et le final du mariage habilement contrasté et d’un mouvement dramatique excellent. Mais le morceau capital de cette partie de l’ouvrage, c’est la lettre de la Périchole infidèle pour un dîner à son cher Piquillo. C’est un cri du cœur dans cette bruyante folie, une larme brillant comme une perle dans cet éclat de rire. L’accompagnement discret de l’orchestre risque à peine un murmure sous cette plainte touchante. Le tour de la mélodie a une simplicité qui remue et trouble le cœur sur ces paroles

Et je signe la Périchole,
Qui t’aime... mais qui n’en peut plus !

Mademoiselle Schneider, dont les notes de poitrine ont tant de vibration sympathique, a produit un grand effet sur le public en lisant sa lettre. La grande virtuose de la parodie et de la drôlerie se révèle en cet endroit de son rôle (comme elle a fait d’ailleurs dans le Dites-lui de la Duchesse de Gerolstein) chanteuse dramatique d’une rare expression. A vrai dire, la voix chaude, le style naturel de l’artiste n’avaient ici qu’à se donner carrière. L’écueil du rôle de la Périchole, c’était la scène de l’ivresse. Non-seulement la comédienne l’a sauvée, mais elle s’y est fait très vivement et très justement applaudir. Geste, accent, rire nerveux, mademoiselle Schneider met beaucoup d’art dans ce refrain

Je suis un peu prise [1],
Faut pas qu’on le dise.

Il y a un joli chœur de femmes spirituellement déclamé au début du second acte : Monsieur le mari, qu’avez-vous fait de votre femme ? En dépit des bravos et du bis, je goûte médiocrement le trio « Les femmes, il n’y a qu’ ça ! » et pas du tout les derniers couplets du couple chanteur : « C’est au Pérou. » Cela ne vaut pas...

Le compositeur répondra peut-être à mes critiques « Pouvais-je me soutenir en l’air lorsque la pièce se dérobe sous la musique » Il est certain que MM. Meilhac et Halévy se sont battu les flancs pour égayer le repas du vice-roi. Le public n’a pas voulu mordre à la facétie, le découragement a gagné les interprètes, et la bouffonnerie a été frappée dans sa glace. Le grand coupable, dans tout ceci, est peut-être mademoiselle Schneider. Sa parodie du style Thérésa n’est pas heureuse, et le silence significatif de l’auditoire le lui a durement prouvé. Comment une chanteuse dont l’art, comme son empire sur le public, consiste précisément à sauver des excentricités par le charme, a-t-elle pu chercher l’effet dans ce cri rauque qui a fait mal à toutes les poitrines ?

Mais, c’est là l’erreur d’une soirée unique. Le cri rauque ne doit plus se faire entendre à l’heure qu’il est ; reste donc à la Périchole sa verve, sa grâce et son esprit. Je l’engagerai toutefois à surveiller la première de ces trois qualités. Dupuis et Grenier sont fort amusants tous deux. Ils ont pour ombres et pour envers MM. Blondelet et Lecomte, dont la gaieté, si elle se fût donné accès deux mois plus tôt, eût été capable de glacer le terrible été de 1868.

Benedict.

[1sic

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