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Théâtres

Le Figaro – Samedi 5 janvier 1867

Grand tapage à Nice ! Un fait sans précédent vient de s’y passer, entre M. de Roquefort, rédacteur en chef du Journal de Nice, et M. Avette, directeur du Théâtre-Français.

Voici la chose, telle que la raconte notre confrère Niçois :

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* *

LE THÉATRE FRANÇAIS
ET LA PRESSE A NICE

On lit tout à fait au bas de la grande affiche verte du Théâtre-Français :

« AVIS. – Ayant retiré la loge qu’elle accorde au Journal de Nice, l’administration a l’honneur d’informer le public qu’elle ne trouvera plus l’annonce de ses spectacles dans cette feuille. »

Nous allons donner la clef de cet avis hétéroclite au public.

Dès l’ouverture de la campagne dramatique 1866-67, un de nos confrères de la presse locale hebdomadaire ayant publié un article sur les débuts, et exprimé à l’endroit de la troupe renouvelée une opinion adoucie de celle que nous venions d’émettre, reçut du contrôleur du Théâtre-Français, parlant au nom du directeur, une lettre dans laquelle il était dit que M. Avette, considérant la critique de notre confrère comme un éreintement, retirait les entrées aux rédacteurs de cette feuille.

Voyant dans ce fait une atteinte directe portée à la dignité de la presse, nous provoquâmes une explication de la part de M. Avette, – à savoir si la Critique était indépendante de la question d’Annonce. – L’administrateur-gérant du Journal de Nice, en réponse à une lettre adressée par lui à M. Avette, reçut les lignes suivantes :

« Nice, le 10 octobre 1866.

 » Monsieur l’administrateur,

 » En réponse à votre honorée d’hier (9 courant), je m’empresse de vous faire savoir que la loge et les entrées que je mets à la disposition du Journal de Nice, ne sont nullement accordées à sa rédaction, à titre de critique, mais bien à son administration, en échange de l’insertion journalière de mon spectacle dans vos colonnes.

 » Recevez, etc.

 » Le directeur du Théâtre-Français,

 » Avette. »

Il reste donc bien entendu, disait à la suite une Note de la rédaction, que la critique théâtrale du Journal de Nice est complètement indépendante.

On va donc voir comment M. Avette est conséquent avec lui-même :

Dans notre numéro de samedi (et que M. Avette ne vienne pas nous objecter que ce que nous avons fait est sans précédent, nous le renvoyons à notre collection), nous disions :

« Demain, même spectacle ; on donnera, en outre, Mesdames de la Halle, pièce qui a peu réussi, hier, faute de chanteurs capables d’interpréter l’œuvre. – Le maestro Offenbach est sorti tout marri de la représentation. » Nous aurions pu ajouter que M. Offenbach, après l’audition, voulait défendre à M. Avette de servir aucune de ses pièces au public d’élite de Nice, pour ne pas se voir écorcher de son vivant.

M. le directeur, ayant vu dans ces deux lignes un excès de malveillance, vint nous interpeller directement dans la loge n° 20 où nous venions d’entrer, et, nous ayant dit qu’il allait nous retirer notre loge, nous lui avons répondu : « Monsieur, tout de suite !… » et nous sommes sorti.

Le public comprendra combien il serait étrange qu’un journal qui veut sauvegarder son indépendance se soumît, à quelque prix que ce fût, à l’outrecuidance d’un directeur, quel qu’il soit, qui voudrait rendre la presse complice de son autocratie en matière théâtrale.

Nos confrères subiront, s’ils le veulent – et nous ne le pensons pas – les fantaisies de M. Avette ; mais pour nous, désireux de rester dans la voie impartiale que nous avons suivie, nous déclinons toute faveur qui pourrait enchanter notre liberté.

Au moment d’envoyer ces lignes la composition, nous recevons la lettre suivante du maestro Offenbach :

A M. Alziary de Roquefort.

« Nice, 31 décembre 1866.

 » Mon cher ami,

 » Je viens de lire (c’est à n’y pas croire), sur l’affiche du Théâtre-Français, l’étrange avis que voici. (Voir l’avis ci-dessus).

 » Comme je suis indirectement cause de cet « avis », je crois vous devoir quelques explications :

 » L’autre soir, j’ai été tellement indigné de la représentation de la Belle-Hélène, l’ayant été déjà la veille de celle du Mariage aux lanternes que j’ai cru de mon droit d’aller demander à M. Avette des renseignements sur la façon dont il entendait l’exécution des ouvrages dramatiques.

 » Je lui disais « Si vous comptez parmi vos pensionnaires quelques artistes capables, vous avez un ensemble des plus défectueux, un orchestre qui existe peu et des chœurs qui n’existent pas. »

 » Comment, c’est sur cette terre promise, c’est dans cette ville bénie, c’est Nice, qui, à l’instinct musical de l’Italie joint l’intelligence artistique de la France ; comment, c’est à Nice, où l’élite de la grande société européenne vient passer l’hiver, qu’on sera condamné à subir une aussi lugubre exécution ! Voilà ce que je disais.

 » M. Avette me répondit assez spécieusement que, faisant peu de recette, il ne pouvait offrir rien de mieux à son public.

 » C’est alors que, je lui proposai 800 francs s’il voulait, pendant mon séjour ici, surseoir au massacre de mon répertoire actuel, lui interdisant formellement la représentation de mes pièces nouvelles.

 » M. Avette n’a voulu rien entendre. Si j’avais imité ce noble exemple, je n’aurais pas entendu la moitié des Dames de la Halle, et je ne serais pas sorti indigné, comme vous avez eu raison de le dire, mon cher ami ; mais, en revanche, nous n’aurions pas eu l’occasion de constater avec quel tact M. Avette remplit ses devoirs envers le public, les auteurs et la presse.

 » Maintenant, parlons sérieusement de la mesure qui vous frappe ; si M. Avette est à blâmer, vous n’êtes guère à plaindre.

 » Bien à vous.

 » Jacques Offenbach. »

Merci, cher maëstro ; le public, notre maître à tous, jugera.

A. Alziary de Roquefort.

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Tels sont les faits de la cause.

Nous n’avons pas à féliciter notre confrère de sa conduite en cette circonstance ; il a fait ce que tous les journalistes eussent fait à en place. Mais nous pouvons dire à M. Avette qu’il est bien heureux d’habiter Nice. S’il devenait jamais directeur d’un théâtre à Paris – ce dont je plaindrais les Parisiens – et s’il se permettait une pareille incartade, les journaux, grands et petits, formeraient contre lui une sainte alliance, et, pendant un an ou deux, lui en feraient, comme on
dit, voir de dures.

Jules Vatentin.

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