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Courrier de Paris

Le Figaro – Dimanche 2 octobre 1887

Adieu paniers, vendanges sont faites !

Au moment où le théâtre des Variétés reprend l’une des plus joyeuses opérettes de Jacques Offenbach, on transporte à l’hôtel des Ventes les derniers vestiges de sa maison d’artiste, fermée déjà depuis des années par des deuils nombreux et dont les souvenirs et meubles vont être adjugés par le commissaire-priseur. Chacun de ces débris a son histoire et se rattache à la vie parisienne. Le mobilier a sa légende comme les objets d’art : le fauteuil dans lequel Jacques, toujours à la tâche, a peiné, est là à côté des deux grands fauteuils dorés de haut en bas, provenant de la mise en scène du Roi Carotte, tout ce qu’Offenbach a sauvé de la ruineuse direction du théâtre de la Gaîté. Le père est parti le premier ; deux de ses gendres ensuite ; le fils unique a été enlevé à vingt ans ; quelques-uns des petits-enfants ont été fauchés par la mort qui s’acharnait sur cette malheureuse famille, et, enfin, Mme Offenbach elle-même a été emportée, et de toute cette maison heureuse, souriante et spirituelle où, les uns et les autres, nous avons, dépensé notre gaîté et notre jeunesse, il ne reste rien qu’un commissaire-priseur et son crieur, des notaires, des avoués, tout ce vilain cortège des successions qui dit sans émotion la dernière oraison funèbre : A cinq cents francs, il y a marchand ; personne ne dit mot ? Adjugé !

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La famille Offenbach avait des attaches si solides dans le monde des artistes que les deuils les plus cruels n’ont jamais pu disperser les amitiés si vraiment sincères qui nous liaient à elle. Les bougies étaient éteintes depuis des années comme le dernier écho des fêtes et les amis empressés se serraient toujours autour de la famille Offenbach. Nous avions vieilli les uns et les autres, mais les cœurs étaient restés jeunes et remplis de tendres souvenirs. Ordinairement, quand le malheur s’abat sur une maison, les familliers [1], ennemis des tristesses de la vie, courent à d’autres fêtes. Nulle part l’oubli n’est plus près de la mort qu’à Paris. Adieu, cher ami, adieu et tout est dit. Ce n’était toutefois pas le cas ici ; sauf quelques parasites qui avaient pris leur part dans la prospérité et qui s’envolèrent quand la bise fut venue. Les autres se retrouvaient toujours aux rares jours de bonheur comme aux deuils poignants ; ils se comptaient, et pas un ne manquait.

Mme Offenbach n’avait qu’à faire un signe et on accourait prêt à ses services, lui apportant soit un conseil, soit une consolation, si faible qu’elle fût. Ah ! si vous connaissiez mieux les artistes, comme vous les aimeriez ! L’un de ceux qui sont restés les plus fidèles dans les désastres a été Edouard Detaille qui, sous son masque froid de faux Anglais, cache l’âme la meilleure que je sache. Plus jeune que bien d’autres amis, il n’était venu que fort tard dans la maison d’Offenbach avec son esprit et sa gaîté. Il s’était attaché à cette demeure d’artiste que si souvent il a embellie de sa verve parisienne. Dieu ! que de soirées charmantes , que d’improvisations spirituelles ! Qui n’a pas vu Detaille, en danseur de l’Opéra, exécuter le ballet de Guillaume Tell avec un autre amateur déguisé en belle suissesse, ne sait pas à quelles fantaisies peut aboutir la belle humeur d’artistes décidés à s’amuser entre eux. Quelques charmants tableautins et aquarelles que Detaille a offerts à la famille Offenbach figurent dans la vente, je crois, notamment un régiment qui, musique en tête, passe sur les boulevards, de petits bonshommes, presque imperceptibles à l’œil nu et cependant si parfaits d’observation et de précision.

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Le plus étonnant des souvenirs que Detaille ait offerts à la famille Offenbach ne figure toutefois pas à la vente. De concert avec les autres héritiers, le mari de la plus jeune fille de Jacques, M. Mousset, peintre de talent lui-même, a acheté le petit chef-d’oeuvre. Après la mort du compositeur, Detaille a, avec ses souvenirs et à l’aide de quelques photographies, retracé à l’aquarelle cette physionomie si curieuse et si intelligente. C’est merveilleux de vérité ; le musicien est devant son piano dans une attitude familière, vêtu de sa robe de chambre doublée en fourrures, qui ne le quittait même pas l’été. Cet Offenbach de l’intimité ses seuls amis l’ont connu ; dehors, par une coquetterie de Parisien, il persistait à porter de petits complets sortant de chez le bon faiseur ; il s’efforçait de la sorte de cacher sous une toilette soignée les ravages de l’âge et des douleurs de la goutte ; pour le public, il ne voulait pas vieillir plus que sa musique : mais chez lui, au milieu de ses enfants et de ses petits-fils, il n’y avait plus moyen de tricher, et en l’apercevant là, au travail, grelottant de froid, cassé par les souffrances physiques, le pimpant Parisien des boulevards devenait aïeul : il avait l’air d’être le père de l’autre avec qui l’on avait déjeuné le matin au café Riche. C’est cet Offenbach intime que Detaille a reconstitué après la mort de Jacques, et que la famille a voulu conserver. Plus tard, quand mourut Mme Offenbach, c’est encore Detaille qui a voulu fixer les traits de cette femme exquise que nous avons tous tant aimée. Il ne restait d’elle qu’un portrait de la vingtième année, qui la montre dans sa beauté resplendissante. Detaille a fait à la sepia le portrait de la dernière heure, qu’il a offert à Mme Tournai, née Offenbach. On trouve ainsi l’artiste de talent et l’homme de cœur dans toutes les phases de la famille, dans les jours de gaîté aussi bien que dans son écroulement.

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On a si souvent parlé du temps heureux dont chaque semaine était marquée par un ces amusements discrets entre artistes, en train de rire ! Dans la succession, on trouvera quelques souvenirs des peintres qui y prirent part. Quelle troupe de comédiens ! Georges Vibert, qui rendrait des points à quelques-uns de nos acteurs en vogue, dont la physionomie naturellement gaie ne trompe pas, car il a un talent réel de comique ; Berne-Bellecour, un des plus délicats de nos peintres de soldats, un enfant de la balle, issu d’une famille de comédiens, le frère de Mme Lagrange, la touchante créatrice de la Joie de la maison à l’ancien Vaudeville ; Bellecour était étonnant dans les travestissements ; un journaliste de mes amis, qui désire garder l’incognito, mais qui excellait dans l’emploi de feu Mme Thierret, du Palais-Royal, et disait le rondeau avec entrain ; enfin, Offenbach lui-même, maigre comme un clou, avec cette tête d’oiseau de proie malade qu’on connaît, avec ses pieds énormes toujours gonflés par la goutte, au dos voûté, aux cheveux qui changeaient de couleur chaque quinzaine, Offenbach qui avait toutes les vanités et réclamait dans ces représentations improvisées le rôle du jeune homme aimé pour lui-même.

Comme toutes les bonnes troupes d’acteurs, celle-ci avait aussi ses enfants prodiges, deux gosses très intelligents qui sont devenus des hommes et ont fait leur trouée : MM. Raoul Toché et Pierre Decourcelles.

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M. Martinet, qui a consacré récemment un très intéressant volume à Jacques Offenbach, a donné un résumé assez exact de cette vie d’artiste ; il l’a contemplé par sa lorgnette d’observateur ; c’est bien. Mais peut-être n’a-t-il pas assez vécu dans les coulisses comme nous pour dépeindre l’abandon, toujours de bonne compagnie, de ces réunions bon enfant, pas autre chose. On était là pour le plaisir d’y être, et chacun se réjouissait de l’effet produit par un autre. Un public toujours le même, où l’élément nouveau qui apporte toujours une certaine froideur dans les premières rencontres ne pénétrait que difficilement. Cependant, un soir, un véritable diplomate fut des nôtres ; il s’était trompé sur le cachet de ces réunions tout intimes où l’on allait en jaquette. Lui seul était en tenue mondaine, d’une correction parfaite, avec tous ses crachats et ses commanderies. — Il faut réagir, disait Detaille. — Réagissons, disaient les autres. Comment rompre cette glace ? On n’était jamais à court d’idées. Jouons l’ouverture du Jeune Henri de Méhul ! fit Bellecour. Va pour le Jeune Henri ! Séance tenante, on se distribue les rôles de cette symphonie imitative de la chasse. L’un fera le chasseur, l’autre le chevreuil qui, vers la fin de l’ouverture, expire sous une balle, notée par le musicien sur la grosse caisse.

Et alors la chasse commence, folle, insensée ! On entend d’abord au loin les aboiements de la meute, dans laquelle Georges Vibert tient le solo. Puis Bellecour entre en chasseur fantastique et sonne du cor sur un arrosoir. Dehors, les fanfares lui répondent. Et la chasse commence ! Le chevreuil franchit tous les obstacles, représentés par des meubles. Toute la chasse suit le gibier à travers l’appartement. Le diplomate est charmé d’abord, ahuri ensuite. Chaque fois que la chasse passe devant lui, on lui crie : « Faites comme nous ! Faites comme nous ! » L’homme d’Etat chancelle ; peut-être détonne-t-il, dans ce milieu de joyeux compagnons, par son austérité ? En homme d’esprit il prend son parti et se mêle à la meute. Oui, ce représentant d’un gouvernement finit par remplir le rôle d’un chien de chasse : il sautait les obstacles et aboyait dans la perfection. Quand la dernière note de l’ouverture fut donnée par le pianiste, Berne-Bellecour eut une inspiration :

— La Providence a béni notre chasse ! s’écria-t-il, remercions-la en chantant la Prière de la Muette de Portici !

Et toute la chasse, à genoux, entonna le chœur, l’ambassadeur comme les peintres et les journalistes.

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Le souvenir de cette aventure et de bien d’autres m’est revenu à la mémoire en inspectant le mobilier d’Offenbach, que le commissaire-priseur va disperser. On ne regarde jamais sans émotion une table de salle à manger qu’on a franchie à pieds joints, alors que vingt-cinq ans après on souffle dans les escaliers. Il y aurait de quoi devenir mélancolique si un autre meuble ne ramenait pas le sourire. Il y a là deux grands fauteuils dorés, de véritables monuments, provenant de la féerie de la Gaîté. Ces deux fauteuils fantastiques et une couronne en or offerte par les artistes du théâtre après la reprise brillante au Square des Arts-et-Métiers d’Orphée aux Enfers, c’est tout ce qu’Offenbach a sauvé de sa direction dans laquelle il a englouti un demi-million. On peut dire que ces objets sont bien payés, n’est-il pas vrai ? Ce dénouement donnait raison à M. de Villemessant qui répondit à Offenbach, quand il lui fit part de son intention de prendre la Gaîté :

— Pourquoi voulez-vous vous ruiner vous-même, puisque vous avez la faculté de ruiner les autres directeurs ?

C’était une façon de parler pour faire enrager Offenbach, car on peut bien dire de lui qu’il a enrichi tous les impresarii du monde, ceux de Vienne surtout, où sa vogue fut peut-être encore plus grande qu’à Paris. Chaque fois que son nom paraissait sur une affiche, ne fût-ce que dans un spectacle mixte, pour une pièce en un acte, Offenbach touchait par traité douze pour cent sur la recette ; de plus, trois théâtres lui faisaient chacun une rente de six mille francs en dehors des droits d’auteur, à titre de compositeur attaché à l’entreprise. L’argent fondait dans les mains de ce prodigue et, en dehors de la Villa Orphée, à Etretat, propriété personnelle de Mme Offenbach, il ne laissa presque pas de fortune aux siens. Je ne dis pas cela pour apitoyer le public sur la situation, de la famille Offenbach, en vue de la vente. Il n’y aurait vraiment pas de quoi. Non seulement lés filles sont mariées et bien mariées, mais il y a ce grand répertoire, qui ne vieillit pas encore. Voulez-vous savoir ce que ce répertoire a rapporté, à la veuve ? Plus de trois cent mille francs en six ans.

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Mme Offenbach avait d’ailleurs pour la conseiller dans les choses de théâtre des amis dévoués qui défendaient ses intérêts ; elle avait notamment l’appui de Ludovic Halévy, que l’Académie a choisi comme littérateur, mais que, si c’était l’usage, elle aurait tout aussi bien pu nommer comme homme d’affaires de premier ordre. Esprit pratique, calme et réfléchi, l’auteur de l’Abbé Constantin, qui va paraître avec les jolies illustrations de Mme Madeleine Lemaire, en attendant qu’il entre sous une autre forme au théâtre du Gymnase, est, en effet, de première force comme administrateur. C’est à lui que songera certainement la famille Offenbach pour la défense du répertoire ; on ne pourrait trouver un homme plus entendu que lui, et on peut espérer qu’il acceptera cette tâche qui n’est pas sans peine. Il est, du reste, à remarquer que tous les collaborateurs de Jacques lui ont conservé le plus tendre souvenir ; ses enfants ont l’intention de publier sa correspondance pour compléter ses biographies déjà nombreuses.

Dans les lettres, l’artiste donne souvent le meilleur de son être : les observations sur l’art et ces interprètes, l’historique de ses productions, ce sont pour ainsi dire les coulisses de sa vie qu’il ouvre dans l’intimité. Chez un homme d’esprit comme le fut Offenbach, il n’est pas étonnant que le style épistolaire prenne un tour plein d’humour. Henri Meilhac s’est offert spontanément pour écrire la préface dans laquelle il compte montrer son collaborateur des opérettes sous son véritable aspect d’artiste, toujours attelé au labeur, et artiste original, créateur d’un genre particulier qui a eu beaucoup d’imitateurs, mais pas un rival digne d’Offenbach par la fécondité des inspirations. D’Ennery, en parlant,l’autre jour, d’un de ses confrères, dont on discutait l’âge, dit :

— Oui,.je suis plus âgé que X..., mais il est bien plus vieux que moi.

De même, sauf une ou deux exceptions, on peut dire, en passant la revue des imitateurs d’Offenbach :

— C’est Offenbach qui est mort, mais les autres sont enterrés.

Quant à lui, s’il est réellement immortel ainsi qu’il le pensait, il doit éprouver un moment de satisfaction en constatant que la vogue est revenue à son répertoire et qu’on commence réellement à rendre justice à son œuvre.

Albert Wolff.

[1Sic.

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