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Les livres nouveaux

Le Siècle – Dimanche 11 février 1877

Offenbach est Amérique, notes d’un musicien en voyage, par Jacques Offenbach. – Calmann-Lévy, éditeur.

J’ai lu dernièrement dans la chronique d’un journal dont les rédacteurs ont autant d’esprit que de goût, le compte-rendu d’un livre intitulé : Offenbach est Amérique, notes d’un musicien en voyage, par Jacques Offenbach. Comme le chroniqueur en qui j’ai toute confiance déclarait que ce recueil de notes était fort amusant, cela m’a donné la curiosité de le lire à mon tour. Voici donc mes impressions :

Je dois avertir le lecteur qu’il a affaire en moi à un homme qui a toujours nié la gaîté et l’esprit de l’opérette et de son inventeur par toutes sortes de raisons littéraires, philosophiques, ethnologiques et autres. La première est que M. Offenbach est israélite. Or, le juif est chanteur et danseur, témoin David ; il est poëte, lisez plutôt la Bible ; il est philosophe, j’en atteste Spinoza et Alexandre Weill ; il est législateur, voyez Moïse et M. Crémieux. Qu’il ait le génie musical en partage, il faudrait pour le nier n’avoir jamais entendu les œuvres d’Halévy, de Meyerbeer, de Mendelssohn, etc.

J’accorde donc toutes les qualités au peuple juif, hormis une seule, l’esprit et la gaîté. Jamais peuple n’a moins ri et n’a donné moins de place dans sa vie au côté aimable des choses : cherchez un mot plaisant dans toute la Bible. Il a fallu l’espèce d’abêtissement dans lequel une partie du public était tombée sous l’empire pour s’imaginer qu’un juif allemand représentait la vieille gaieté française.

M. Offenbach est-il fils d’un marchant de vieux habits de Cologne, ou de l’un des chantres de la synagogue de cette ville ?

L’histoire éclaircira ce point important plus tard ; qu’il nous suffise de savoir que son père, voulant faire de lui un musicien, lui fit apprendre le violoncelle. Triste métier que celui de virtuose dans un pays où le parcimonieux dilettantisme des amateurs compte les florins qu’il met dans la tire-lire de la muse lyrique. On a rêvé la gloire et la fortune, et on est bien heureux de trouver un pupitre dans un orchestre balnéaire.

Ingurgitation et harmonie mêlées ! A l’aube, le chef d’orchestre donne à ses musiciens à moitié endormis le signal des polkas et des valses digestives à l’usage des buveurs matinaux. Les sels les plus alcalins, sans musique, restent sans effet sur l’Allemand.

Le premier concert dure depuis l’aube jusqu’à dix heures. A peine le dernier verre du matin est-il avalé, que la trinkhalle se dépeuple, l’orchestre se tait un moment pour reposer ses forces ; mais dès que les musiciens ont absorbés leur tasse de café au lait et leur tartine de pain au beurre, les voilà obligés de courir à la speisensalle de l’hôtel à la mode. C’est l’heure du dîner, le chef d’orchestre reprend le bâton de la digestion et assaisonne de ses valses et de ses polkas le lièvre à la groseille ou le chevreuil aux pommes. Le dîner fini, les musiciens de l’orchestre se précipitent vers le pavillon du Casino, et pendant toute l’après-midi ils font entendre leurs éternelles valses et leurs éternelles polkas. Le soir, du moins ces malheureux seront-ils libres de goûter un instant de repos ? Pas avant minuit. Si vous ne les voyez pas à leur pavillon habituel, c’est que l’administration du Casino donne un bal ce soir : reprenez jusqu’à l’aube vos flûtes et vos violons, forçats de l’harmonie.

Vie atroce ! le jeune Jacques Offenbach jura de s’y soustraire lui et son violoncelle ; mais où aller ?

L’Angleterre n’accueille que les gloires consacrées ; il en est de même de la Russie ; l’Italie n’accepte même pas celles-là ; l’Espagne n’admet que la guitare, les castagnettes, et un peu de tambour de basque ; reste la France, c’est-à-dire Paris, confiant, crédule, hospitalier aux musicastres de toutes les contrées et surtout aux musicastres allemands. Qui est-ce qui n’a pas à Paris une obole de dix francs à jeter, sous forme d’un billet de concert, dans la sébille du virtuose errant ? Connais-tu la ville où fleurit le concert, où la réclame pend à l’arbre des journaux ? O mon violoncelle, c’est là qui faut vivre, c’est là qu’il faut aller ! Ainsi chantait Offenbach en se rendant à Paris. En quelle année, je ne le sais pas au juste, mais je me ramentevoie (souffrez que j’emprunte à Chateaubriand ce verbe qui s’applique si bien à ceux de nos souvenirs qui se perdent le plus dans le lointain de la mémoire), une affiche collée derrière la vitre de l’éditeur Bernard-Latte, à côté du passage de l’Opéra, et portant ces mots : la Cigale et la Fourmi, musique de Jacques Offenbach.

Mettre La Fontaine en musique, orchestrer Dame Belette et Jeannot Lapin, parodier en musique le plus simple, le plus naïf, le plus naturel des poëtes français, un Tudesque seul était capable de commettre ce crime. Bernard Latte garda en magasin les fables de Jacques La Fontaine-Offenbach et fit faillite. L’auteur, pendant ce temps-là, croquait le marmot à la porte du temple de la gloire. Si parfois le découragement et l’impatience s’emparaient de lui, il levait les yeux au ciel pour y chercher son étoile, car il en avait une, bien lointaine et bien obscure encore, qui l’avait guidé à Paris. On la vit peu à peu monter au firmament du succès où resplendissait déjà celle de Figaro. Comment ces deux astres, le musicien et le journal, fraternisèrent-ils ? comment s’opéra la conjonction entre ce violoncelle juif et cette guitare espagnole ? comment l’empire les adopta-t-il l’un et l’autre ?

Ce sont là des points qui, pour être éclaircis, demanderaient des recherches beaucoup trop longues et beaucoup trop profondes. Que l’empereur, plus qu’aux trois quarts Allemand, ait cru à l’esprit et à la gaieté d’Offenbach sur la foi de ses officiers d’ordonnance, et que l’impératrice, Espagnole et demie, s’en soit rapportée sur cela, comme sur tant d’autres choses, à l’avis de ses femmes de chambres, il n’y a rien d’extraordinaire ; mais ce qui surprend, c’est que le public parisien, si fin, si délicat, si peu constant dans ses goûts, ait pendant si longtemps fait ses délices de cette aigre choucroute musicale, assaisonnée d’épais flons-flons au lard.

Le public commence, il est vrai, à se fatiguer de ce régime, l’opérette le dégoûte, malgré les réclames de Figaro, car Figaro est fidèle à l’opérette, il la vante, il la prône, il veut à toute force y ramener le public. Il n’y parviendra pas, Offenbach a fait son temps. Il s’en aperçoit bien lui-même, et il cherche par tous les moyens possibles à attirer sur lui l’attention qui l’abandonne. N’a-t-il pas dernièrement traversé l’Atlantique, espérant que les Américains allaient s’atteler à sa voiture, le porter en triomphe et le couvrir de fleurs, comme s’il eût été Fanny Essler, Rachel, ou Jenny Lind. Le maestro, comme on dit au Figaro, comptait que le bruit de ces ovations, franchissant l’Océan, viendrait jusqu’à Paris réveiller l’écho endormi de sa gloire. Hélas ! l’Amérique a refusé de prendre heer Offenbach au sérieux, et son Barnum désolé n’a pu obtenir de ses compatriotes qu’ils signent son passe-port pour le royaume des étoiles. Offenbach, furieux de n’avoir pu passer à l’état d’astre, s’est mis, à peine débarqué, à écrire un livre contre les Américains.

Un livre, et pourquoi pas ? Henri Heine n’a-t-il pas écrit des livres en français qu’il a traduits en allemand ? qui empêche heer Offenbach d’en faire autant avec l’aide d’un reporter quelconque du Figaro ? La commande reçue, le reporter s’est mis à l’œuvre ; en huit jours il a terminé sa copie, et un mois après les Notes d’un musicien ont paru. On devine comment ces pauvres Yankees y sont traités ; heureux encore si Offenbach ne met pas en opérette la fondation des Etats-Unis. Quel succès aurait Dupuy dans le rôle de Washington, et quel effet produirait Francklin dansant le cancan sous les traits de Baron.

Heer Offenbach, qui est un grand plaisant, comme chacun sait, avant de blaguer les Américains en France, a essayé de les mystifier chez eux. Son Barnum lui ayant demandé, dit-il, de donner un concert spirituel un dimanche, heer Offenbach lui présenta un programme sur lequel figuraient les morceaux suivants :

Litanies de la Belle-Hélène, Hymne d’Orphée aux enfers, Prière de la Grande duchesse, Angelus du Mariage aux lanternes.

Si M. Offenbach fut assez impertinent, comme il le prétend, pour soumettre ce programme à l’approbation de l’autorité, celle-ci répondit par un refus très-sec de se laisser mystifier. Les Américains sont beaucoup moins naïfs que M. Offenbach veut bien le croire, et il s’est singulièrement trompé en croyant qu’il pouvait les traiter de la façon dont il traite les Français. Comme heer Offenbach doit rire dans sa barbe de ces grands citoyens du Figaro dont le rigide patriotisme s’indigne aux seuls mots de Lohengrin et de Tanhauser, qui veulent qu’on siffle les pièces d’Erckmann-Chatrian, et qui n’entendent pas que M. Pasdeloup fasse exécuter la musique de M. Wagner, prodiguer leurs réclames à l’auteur de la Belle Hélène, et se pâmer au moindre flonflon d’un Allemand resté complètement Allemand, malgré sa musique jouée à Paris, et malgré ses livres édités par Calmann-Lévy !

Vainement l’avez-vous naturalisé Français le musicien de l’empire, vainement lui avez-vous mis un ruban et une rosette rouge à la boutonnière : il reste fidèle à la choucroute natale, l’Allemagne est restée son vraie pays. Henri Heine prenait le titre de « Prussien libéré, » pour se moquer plus à son aise de la Prusse. Il faut entendre le sieur Offenbach, à l’étranger, s’exprimer sur le compte de la France et de la République. Qu’il attaque la République, rien de plus juste ; il sait bien que l’opérette et la parodie n’ont pas grande chance de durée [1] sous ce gouvernement, et que ceci tuera cela ; mais cette pauvre France que lui a-t-elle fait pour la railler jusqu’à la table du paquebot qui le ramenait d’Amérique, au point de jeter dans une espèce d’indignation le capitaine et les passagers du paquebot, quelle que fût leur nationalité, et d’obliger un sénateur républicain de nos amis, qui faisait la traversée avec le sieur Offenbach, à le rappeler rudement au respect du ruban qu’il portait, et des lettres de naturalisation qu’il avait sollicitées. C’est une scène que l’auteur prétendu des Notes d’un musicien se dispense de raconter dans le livre qui porte son nom ; mais l’acteur principal de la scène, chaudement félicité et remercié par tous les assistants, supplée à son silence, et c’est par lui que nous savons à quoi nous en tenir sur la façon dont les récents compatriotes du sieur Offenbach sont traités à l’étranger par ce « Français libéré ».

[1SIC

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