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À travers les théâtres

Le Figaro – Jeudi 1er décembre 1859

Je voulais vous parler longuement des Bouffes-Parisiens et de leur directeur Jacques Offenbach. Mais trouvant ma besogne toute faite dans l’Indépendance, je m’empresse de reproduire ici une correspondance adressée à ce journal à la date du 12 décembre :
« A l’opéra du prince Poniatowski succédera le ballet fait pour mademoiselle Livry par mademoiselle Taglioni, M. de Saint-Georges et Offenbach. Ce ballet, en deux actes et cinq tableaux, pour lesquels ou prépare en ce moment cinq décors féeriques, a pour sujet une légende fort poétique ; c’est l’histoire d’une jeune fille qu’une fée jalouse a changée en papillon. Ce sujet a quelque analogie avec la Sylphide. Le scénario est très bien disposé pour la musique, qui est délicieuse, si j’en juge par les quelques morceaux que j’en ai entendus ; airs de chasse, chœurs de villageois, harmonies féeriques, mélodies pleines de poétique rêverie, chœurs aériens de fées et d’ondines, il y aura de tout dans ce ballet dont le sujet a bien inspiré le maestro. Les principaux rôles seront dansés par mademoiselle Emma Livry, la charmante enfant qui avant peu sera la première danseuse de notre temps, par la belle mademoiselle Marquet, par Merante et Berthier. Ce ballet passera vers le 15 mars, grâce au comte Gabrielli qui a cédé son tour à Offenbach,

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L’opéra-comique de Scribe et Offenbach, qui devait passer vers la fin de l’hiver, ne viendra que plus tard, au mois de septembre 1860. Au reste, ce n’est même pas l’ouvrage déjà terminé par Offenbach ; c’est un autre, une donnée fort originale que M. Scribe n’a voulu donner qu’à Offenbach, et dont Offenbach a été tellement enchanté, qu’il s’en est emparé de suite et a laissé là son autre partition.

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Aux Bouffes-Parisiens, on prépare une grande quantité de nouveautés : Croquignole Ier, paroles de M. Desforges, musique de M. Lépine. M. Lépine est le secrétaire de M. le comte de Morny. Il est excellent musicien et de plus dessinateur fort spirituel ? — le Sou de Lise, paroles de je ne sais qui, musique de madame la vicomtesse de Grandval ; madame de Grandval est une femme d’un très grand talent.
L’hiver dernier elle obtint un très grand succès dans les salons de M. le préfet de la Seine, chez qui elle fit exécuter un grand opéra en quatre actes ; — Sacripant, musique de M. Duprato, deux actes ; — M. de Bonne-Etoile, musique de M. Delibes, paroles de M. Gilles ; — le Nouveau Pourceaugnac, arrangé par M. Scribe, musique de M. Hignard ; — les Musiciens, deux actes, paroles de M. Desforges, musique d’Offenbach ; — un autre opéra bouffe dont le titre m’échappe et dont la musique est aussi d’Offenbach et les paroles de M. Meilhac, l’auteur du Petit-fils de Mascarille. On se rappelle qu’il y a deux ans Offenbach ouvrit un concours d’opéras bouffes. Il prépare un concours semblable, qui ne tardera pas à être annoncé par les journaux de Paris.

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Je m’aperçois que, sans l’avoir cherché, j’ai prononcé bien souvent le nom d’Offenbach. Ce n’est vraiment pas ma faute. Il faut bien le dire, la musique française s’en va, j’entends la musique vive, légère, spirituelle, expressive, sentimentale, et gaie surtout, la musique comme la comprenait Grétry, Monsigny, Dalayrac, Boïeldieu, Hérold, Auber, Adam, etc. Les Français tournent à la musique allemande, témoin le Faust de Gounod et les autres. L’Opéra-Conique ne joie plus que de grands opéras déguisés par quelques fragments de dialogue parlé. La musique française n’a presque plus qu’un représentant en France, c’est l’Allemand Offenbach, et non-seulement Offenbach fait de la musique française, mais encore il l’encourage.
Son théâtre est le seul aujourd’hui qui soit ouvert aux jeunes compositeurs français. Enfin, je vais plus loin, non-seulement il fait de la musique française, une-seulement il l’encourage, mais encore il la fait connaître et aimer à l’étranger. Offenbach est peut-être, de tous les compositeurs actuels, celui qu’on joue le plus souvent et sur le plus grand nombre de théâtres.
Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, Offenbach vient d’avoir de ses opéras joués à Brunswick, avec un énorme succès, à Breslaw, à Berlin, à Leipzig, à Dresde, à Vienne, etc. Tous les journaux d’Allemagne s’occupent de lui, de ses succès, et, chose singulière, la musique d’Offenbach marche de front avec celle de Richard Wagner, qui cependant ne lui ressemble guère.

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Il y a cinq ans, Offenbach disait un jour : « J’ai fait trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf courses pour obtenir un seul acte d’un auteur dramatique ; je m’en vais solliciter un privilége, peut-être ne me faudra-t-il faire que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf courses pour l’obtenir. » Il n’en fit que neuf et le privilége lui-fut accordé.

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Depuis quatre ans, Offenbach a déjà fait jouer sur son théâtre trente-cinq ouvrages de lui, parmi lesquels il faut citer les Deux Aveugles, Bataclan, le Violoneux, le Mariage aux lanternes, Pepito, les Dames de la Halle, la Demoiselle en loterie, la Chatte métamorphosée en femme, Croquefer, la Rose de Saint-Flour, le Savetier et le Financier, Tromb-al-Cazar, Orphée, Geneviève de Brabant, etc. Il a en portefeuille dix-huit opéras-comiques, auxquels il n’emprunte rien pour les opéras bouffes, et une multitude de romances, de mélodies, etc.

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La Presse de Vienne lui consacrait, il y a quelques jours, un très long, très savant article, dans lequel elle reconnaissait qu’Offenbach fait de la musique française, mais avec le souffle allemand, et réclamait pour le théâtre de Vienne l’honneur d’avoir fait connaître cette musique d’Offenbach à toute l’Allemagne, et de l’avoir ainsi popularisée par son exemple puisque les Allemands eux-mêmes reconnaissent Offenbach comme Français, il est tout simple qu’à Paris on le tienne pour bien Français, quoiqu’il soit né à Cologne. »
GEORGES DAVIDSON.

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